DUE SQUARCI DI VITA
(deux tranches de vie)
Cavalleria Rusticana de Pietro Mascagni, livret de Giovanni Targioni-Tozzetti et Guido Menasci,
Pagliacci, musique et livret de Ruggero Leoncavallo.
Le 25 avril 2015, au MET, diffusion en direct au cinéma.
C’est au MET que « CAV & PAG » ont été donnés ensemble pour la première fois, le 22 décembre 1893. Union déjà centenaire, grâce à leurs ressemblances désormais légendaires, comme à leurs fécondes dissemblances, en général assez peu évoquées. Pour socle commun, le mouvement vériste chantant deux drames de la jalousie, courts et denses, percutants, tirés de deux faits divers du XIXème siècle, dans le Mezzogiorno italien (Sicile et Calabre). En revanche, climats musicaux et ressorts dramatiques sont eux parfaitement hétérogènes.
« La difficulté du personnage de Santuzza est qu’elle vit dans la souffrance. Elle souffre constamment du début à la fin. Elle est désespérée. Impossible de s’éloigner de ce sentiment, même une seconde. C’est un opéra court, mais aussi marquant qu’un long opéra de Wagner, pour ce qui est des émotions provoquées. » dit Violeta Urmana, (Documentaire, Cavalleria Rusticana/Pagliacci, Production de Giancarlo Del Monaco pour le Teatro Real de Madrid, 2007, Medici.TV). Les mots de cette Santuzza bouleversante résument bien le génie du CAV de Mascagni, partition fascinante par sa capacité à peindre tous les stades, les nuances, les intensités d’un même sentiment, la douleur. « Con dolore, con disperazione, con angoscia, con terrore », …les didascalies mascagniennes creusent, lancinantes, le sillon de l’inévitable tragédie. Alors que Leoncavallo dans PAG, « con eleganza » et par petites touches, utilise toutes les couleurs de la vie, méli-mêle bonheur et malheur. Les rires du public ne s’éteindront qu’au pied de la déferlante de violence meurtrière de Canio/Pagliaccio, en fin d’opéra.
CAV est une succession de face-à-face entre les différents protagonistes. Et, si le chœur est important, sa fonction est essentiellement descriptive ; l’annonce de la mort de Turiddu, « Hanno ammazzato compare Turiddu ! », phrase ultime, reste sa seule réelle participation aux évènements. La construction dramatique de PAG est plus variée. D’entrée de jeu, le « Prologo » de Tonio/Taddeo, en solo, concentre les spectateurs. Puis l’acte I expose l’intrigue dans les confrontations de personnages. Et l’acte II, théâtre dans le théâtre, donne « La Commedia » au dénouement sanglant. Toujours dynamique, le chœur, public des Pagliacci, écrit lui aussi l’histoire dans des dialogues très animés, pendant la parade (I) et pendant le spectacle (II).
Avec plus de composantes scéniques, PAG semble plus facile à mettre en scène que CAV. Et, souvent, dans ce jumelage, la mise en scène de PAG est plus aboutie.
Au MET (25 avril 2015 au cinéma), David McVicar (metteur en scène) s’appuie sur la base sociologique de chaque livret et donne ainsi de la profondeur à son « CAV & PAG ». L’esthétique dépouillée de son CAV est lourde de sens et l’exubérance de son PAG bénéficie d’un plus, l’inspiration.
Pour l’acte unique de CAV, décor unique de Rae Smith. Tout se passe là, sur cet immense parquet tournant de bois noir, toujours entouré de nombreuses chaises noires elles aussi, vides ou occupées ; comme dans les village siciliens, fin XIXème-début XXème, où la vie est avant tout communautaire, où le collectif voit et sait tout, où les hommes se font encore justice eux-mêmes. Une table, une seule, celle de la taverne de Mamma Lucia, où Alfio paradera, où vont se confronter Turiddu et Santuzza et où Turiddu boira avant de mourir en duel. Une procession et messe de Pâques stylisée, avec un chœur debout, vibrant de tout son corps dans ses prières. Ici ce sont le noir, l’obscurité qui captivent, dans les décors a minima, dans les costumes sévères et sombres (Moritz Junge), nuit des âmes rudes, façonnées par une Sicile pauvre, dure, impitoyable. Et parfois la sauvagerie des danses viendra ponctuer les vocalités déchaînées. L’austérité scénographique révèle la direction des chanteurs-acteurs efficace et limpide, proche du caractère spontané, impulsif de l’écriture musicale. L’engagement théâtral des chanteurs est d’ailleurs saisissant.
A commencer par Eva-Maria Westbroek, Santuzza immergée dans les affres du désespoir. Voix ample et chaude, au dolcissimo legato, traversant toutes les strates de la jalousie, souffrance et passion, fureur et culpabilité, personnage en évolution constante. Son duo avec Turiddu/Marcelo Alvarez est un séisme et sans doute le sommet émotionnel de ce CAV. Le Turiddu de M.Alvarez est idéal, qui allie impétuosité et fierté de l’époux dominant avec Santa et tendresse la plus inouïe avec sa mère Mamma Lucia. Si son chant a l’ardeur et la générosité requises, M.Alvarez y inclut, à bon escient, sa palette de nuances, sa marque de fabrique de toujours, jeu désaltérant d’ombres et de lumières. Entreprise pour le moins difficile dans ce rôle qui navigue le plus souvent entre haut-médium et aigus, sollicitant sans cesse la zone de passage. George Gagnidze, quant à lui, est un Alfio remarquable, à l’autorité cinglante et à l’amour-propre inquiétant, servi par la noirceur impénétrable du timbre et une vigueur vocale impressionnante. Mezzo sombre et caressant pour Lola/Ginger Costa-Jackson et une Mamma Lucia/Jane Bunell à la voix usée mais impeccable musicalement.
Pour D.McVicar, CAV est la nuit mais PAG est le jour, malgré la même issue fatale. Un jour qu’ensoleillent de joies les facéties d’une troupe de clowns ambulants, qu’il s’attache à décrire par le menu détail et avec brio. C’est un petit cirque traditionnel du XXème siècle, vers 1950 environ, dont le camion poussif tombe en panne dès son entrée dans le village, dont la piquante Nedda/Colombina déboule sur un cheval emplumé, dont le « Prince des Paillasse qui chasse les soucis », Canio/Pagliaccio, apparaît triomphant et juché au sommet du camion décoré pour la parade, sous les applaudissements rythmés de la foule et une large pluie de confettis. Trois clowns muets (Marty Keiser, Andy Sapora et Joshua Wynter) font moult acrobaties très réussies et très ratées, puis déchargent les bagages avec moult bêtises désopilantes. Ils feront de la pâtisserie dans « La Commedia » du II, avec Colombina moulée dans un sexy-costume de danseuse-acrobate. Les gags arrivent en avalanche, parfaitement réglés sur la musique. Aux délirants ébats pâtissiers succède l’arrivée de Taddeo/Tonio, ventriloque qui fait parler un poulet. Taddeo finit dans le frigo et le poulet cuisiné pour le dîner des amoureux Arlecchino et Colombina. C’est d’une précision d’horloger, c’est vif, tordant, époustouflant. Cette clownerie, virtuose et débordante, décuple l’impact de la terrible tragédie à suivre. Le théâtre et la vie, qui ne sont pas la même chose, deviennent une seule et même chose pour Canio/Pagliaccio, trompé par sa femme Nedda/Colombina, dans la vie comme au théâtre. Ne supportant plus cette comédie, il tue Nedda sur scène, ainsi que son amant Silvio venu à la rescousse.
Le Canio de Marcelo Alvarez sidère dans cette fin d’acte II, énergie colossale et violence du désespoir, sans bornes. Le Canio de M.Alvarez, gorgé de couleurs, clown attendrissant, mari bonhomme et buveur invétéré, dont le caractère sanguin éclatera en découvrant l’infidélité de sa femme. Dans son « Vesti la giubba », là où tout le monde l’attend, la souffrance est abyssale, nue, dans un chant éperdu, digne des plus grands Canio. Nedda, elle, n’a rien de la fragile Gelsomina (La Strada/Fellini), à laquelle on la compare souvent. La Nedda de Patricia Racette est une femme volontaire, pétulante, que seule une rayonnante sensualité adoucit. L’actrice est exceptionnelle, notamment dans « La Commedia » du II. Le lyrisme vocal touche (« Stridono lassù » ActeI/Scène2), mis à part quelques aigus tendus et un vibrato parfois gênant. Si l’amant Silvio/Lucas Meachem a tout du body-builder fantasmé, le chant reste terne, quoique bien conduit. Peut-être un problème de sonorisation pour le live au cinéma ? Clown en habit de lumière et micro factice à la main, dans un « Prologo » grave et sibyllin, puis Tonio/Taddeo libidineux et brutal, s’acharnant sur une Nedda qui se refuse à lui, George Gagnidze est phénoménal de jeu et de voix. L’expressivité est soignée, l’italien maîtrisé et la projection somptueuse. Et, comme si le conteur du prologue finissait son histoire, il a à charge de dire le funeste « La Commedia é finita », conclusion qui revient habituellement à Canio. La tradition est bousculée mais l’idée n’est pas sotte. Reste le Peppe/Arlecchino d’Andrew Stenson, timbre clair et lumineux, enjôleur dans son air « O Colombina » (II).
Dans ces deux œuvres, un Chœur du MET proche de la perfection, musique chatoyante et bonheur de la scène palpable.
La direction musicale de Fabio Luisi, à la tête de l’Orchestre du MET, n’est pas sans rappeler les raffinements de Tullio Serafin. Son CAV est un long lamento instrumental, résonance pathétique des tourments du chant. Son PAG entrelace, avec une souplesse prodigieuse, comique gracieux, flammes lyriques comme éruptives désespérances.
Un « CAV & PAG » électrisant, mise en scène solide, plateau vocal allumé et fosse sensible à fleur de peau.
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mercredi 3 juin 2015
mardi 12 mai 2015
LA FAVORITE de Donizetti, mes.Vincent Boussard - Toulouse/16.02.2014/Culturebox -
De Gaetano Donizetti, version française, livret de Gustave Vaëz et Alphonse Royer.
Théâtre du Capitole, Toulouse, le 16.02.2014, sur Culturebox.
Cette Favorite tient du miracle, si l’on en croit les comptes-rendus de nos chers critiques ! Changements de distribution à tire-larigot, cinq jours séparant la générale de la première et, cerise sur le gâteau, une panne informatique qui aurait pu mener à l’annulation de la représentation du jour de la Saint-Valentin, le 14 février 2014. « E pùre (et pourtant)…cette production est de haute tenue, animée par un professionnalisme impressionnant, si l’on en juge les difficultés rencontrées.
On aime avant tout un plateau vocal bouleversant par la somme de ses beautés belcantistes. Dès le premier air de Fernand, « Un ange, une femme inconnue… », on est ému par les qualités du jeune Yijie Shi, annoncé comme remplaçant quelques semaines seulement avant la première. Tout y est, homogénéité des registres, facilité du passage, legato, aigus brillants et nourris, graves bien présents, pour ne parler que de l’essentiel. Il colore son Fernand de nuances d’une grande tendresse et sert profondément l’élégie donizetienne. Sans faillir, Yijie Shi relève et remporte ici un défi de taille !
Sa Léonor De Guzman, l’opulent mezzo Kate Aldrich, nous enveloppe de sa voix aux caresses mordorées et à la flexibilité appréciable.
Seule petite déception, ces deux matériaux sonores (Y.Shi et K.Aldrich) ne sont pas bien appariés. Peut-être une question d’amplitude vocale.
Ludovic Tézier, Alphonse XI…royal ! Royal d’allure, de jeu, de timbre. Rigoureux artisan d’un instrument et d’une technique en tous points admirables. Musicien de cœur, insufflant le style jusqu’au bout des sons. Et travail d’acteur qu’il fait sien à chaque nouveau rôle un peu plus. Si Renée Fleming est surnommée « double crème », je surnommerai Ludovic Tézier « triple ganache ». Son premier air, au II, « Jardin de l’Alcazar, Léonor, viens j’abandonne… » nous plonge dans un bonheur contemplatif et reconnaissant. Son premier duo avec Léonor, « O mon amour, o chaste flamme… » annonce la prochaine désunion des amants mais scelle l’enlacement de deux voix dont l’harmonie sombre et majestueuse est délice pour nos oreilles.
L’Inès de Marie-Bénédicte Souquet est convaincante de bout en bout, son soprano léger colorature alliant joliesse et solidité.
En revanche, le Don Gaspar d’Alain Gabriel et le Balthazar de Giovanni Furlanetto sont plus faibles vocalement. Louons toutefois leur fort investissement scénique.
Un Chœur du Capitole remarquable, particulièrement dans les ensembles avec solistes.
On s’enflamme pour cette partition qui prodigue abondance d’airs, à la veine mélodique intarissable. De cavatines plaintives en cabalettes martiales, cette Favorite est magnétique.
Antonello Allemandi a compris les attraits de ce Donizetti. Il en préserve totalement le luxe vocal et n’impose l’orchestre que quand il le faut. Il veille à de sages équilibres, préférant une fermeté structurante à un pathos débordant. Une direction musicale efficace.
La mise en scène (Vincent Boussard) mêle simplicité (décors de Vincent Lemaire) et sophistication (costumes de Christian Lacroix et lumières de Guido Levi) pour inventer un monde onirique, chaleureux et attachant.
Qu’il s’agisse du couvent ou du Palais de l’Alcazar, les éléments du décor restent les mêmes : un ciel, de hautes arcades en trompe-l’œil se détachant dessus, un mur miroir permettant le redoublement de chaque scène, un escalier invisible en fond de plateau d’où arrivent et repartent chœur et protagonistes, un sol miroitant, quelque accessoires.
Mais cette structure permanente est constamment modifiée par la couleur et la lumière.
A chaque scène son ciel. Chacun comme un poème, aux teintes fondantes, turnériennes.
Les costumes nous transportent. Ils marient l’ancien et le moderne, comme l’habit des courtisans, long blouson noir , actuel, surmonté d’une demie-collerette plissée, immaculée, parfum d’un ailleurs médiéval. Ils juxtaposent des étoffes aux trames délicates et complexes (Alphonse XI) et rendent précieux chaque personnage avec leurs coupes asymétriques (Inès). Pour les dames de la cour, des robes volantées aux tons acidulés, crus, peu communs. Symphonie de couleurs ensorcelantes, aux déplacements savamment orchestrés, peintures vivantes, rappelant El Greco et son maniérisme. Kate Aldrich, quant à elle, est somptueusement vêtue, mais elle est plus, ici, la « fashion poupée » de Christian Lacroix que la Léonor du drame, surtout au IV.
Un ovni dans cette mise en scène : la valise de Fernand, dorée, phosphorescente, étrange accessoire dont on ne comprend pas bien l’esthétique ni le sens, sinon qu’elle apparaît à chaque fois que Fernand change d’univers, d’abord pour aller du couvent à la cour d’Alphonse XI puis retour au couvent.
La direction des chanteurs-acteurs de Vincent Boussard, sobre et équilibrée, intègre parfaitement le chant à une gestuelle au rendu naturel.
Enfin, les expertes lumières de Guido Levi s’unissent aux miroitements et reflets, estompent et se focalisent pour rendre les images irréelles.
Ce qui plaît et touche dans cette production c’est l’amour que l’équipe de mise en scène porte aux chanteurs et à la musique et qui se lit dans ce souci de leur donner le meilleur dans leurs arts respectifs.
ACTUALITE : Sortie en DVD et BLURAY, 05/2014.
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- Dépôt SACD n°277418 -
Théâtre du Capitole, Toulouse, le 16.02.2014, sur Culturebox.
Cette Favorite tient du miracle, si l’on en croit les comptes-rendus de nos chers critiques ! Changements de distribution à tire-larigot, cinq jours séparant la générale de la première et, cerise sur le gâteau, une panne informatique qui aurait pu mener à l’annulation de la représentation du jour de la Saint-Valentin, le 14 février 2014. « E pùre (et pourtant)…cette production est de haute tenue, animée par un professionnalisme impressionnant, si l’on en juge les difficultés rencontrées.
On aime avant tout un plateau vocal bouleversant par la somme de ses beautés belcantistes. Dès le premier air de Fernand, « Un ange, une femme inconnue… », on est ému par les qualités du jeune Yijie Shi, annoncé comme remplaçant quelques semaines seulement avant la première. Tout y est, homogénéité des registres, facilité du passage, legato, aigus brillants et nourris, graves bien présents, pour ne parler que de l’essentiel. Il colore son Fernand de nuances d’une grande tendresse et sert profondément l’élégie donizetienne. Sans faillir, Yijie Shi relève et remporte ici un défi de taille !
Sa Léonor De Guzman, l’opulent mezzo Kate Aldrich, nous enveloppe de sa voix aux caresses mordorées et à la flexibilité appréciable.
Seule petite déception, ces deux matériaux sonores (Y.Shi et K.Aldrich) ne sont pas bien appariés. Peut-être une question d’amplitude vocale.
Ludovic Tézier, Alphonse XI…royal ! Royal d’allure, de jeu, de timbre. Rigoureux artisan d’un instrument et d’une technique en tous points admirables. Musicien de cœur, insufflant le style jusqu’au bout des sons. Et travail d’acteur qu’il fait sien à chaque nouveau rôle un peu plus. Si Renée Fleming est surnommée « double crème », je surnommerai Ludovic Tézier « triple ganache ». Son premier air, au II, « Jardin de l’Alcazar, Léonor, viens j’abandonne… » nous plonge dans un bonheur contemplatif et reconnaissant. Son premier duo avec Léonor, « O mon amour, o chaste flamme… » annonce la prochaine désunion des amants mais scelle l’enlacement de deux voix dont l’harmonie sombre et majestueuse est délice pour nos oreilles.
L’Inès de Marie-Bénédicte Souquet est convaincante de bout en bout, son soprano léger colorature alliant joliesse et solidité.
En revanche, le Don Gaspar d’Alain Gabriel et le Balthazar de Giovanni Furlanetto sont plus faibles vocalement. Louons toutefois leur fort investissement scénique.
Un Chœur du Capitole remarquable, particulièrement dans les ensembles avec solistes.
On s’enflamme pour cette partition qui prodigue abondance d’airs, à la veine mélodique intarissable. De cavatines plaintives en cabalettes martiales, cette Favorite est magnétique.
Antonello Allemandi a compris les attraits de ce Donizetti. Il en préserve totalement le luxe vocal et n’impose l’orchestre que quand il le faut. Il veille à de sages équilibres, préférant une fermeté structurante à un pathos débordant. Une direction musicale efficace.
La mise en scène (Vincent Boussard) mêle simplicité (décors de Vincent Lemaire) et sophistication (costumes de Christian Lacroix et lumières de Guido Levi) pour inventer un monde onirique, chaleureux et attachant.
Qu’il s’agisse du couvent ou du Palais de l’Alcazar, les éléments du décor restent les mêmes : un ciel, de hautes arcades en trompe-l’œil se détachant dessus, un mur miroir permettant le redoublement de chaque scène, un escalier invisible en fond de plateau d’où arrivent et repartent chœur et protagonistes, un sol miroitant, quelque accessoires.
Mais cette structure permanente est constamment modifiée par la couleur et la lumière.
A chaque scène son ciel. Chacun comme un poème, aux teintes fondantes, turnériennes.
Les costumes nous transportent. Ils marient l’ancien et le moderne, comme l’habit des courtisans, long blouson noir , actuel, surmonté d’une demie-collerette plissée, immaculée, parfum d’un ailleurs médiéval. Ils juxtaposent des étoffes aux trames délicates et complexes (Alphonse XI) et rendent précieux chaque personnage avec leurs coupes asymétriques (Inès). Pour les dames de la cour, des robes volantées aux tons acidulés, crus, peu communs. Symphonie de couleurs ensorcelantes, aux déplacements savamment orchestrés, peintures vivantes, rappelant El Greco et son maniérisme. Kate Aldrich, quant à elle, est somptueusement vêtue, mais elle est plus, ici, la « fashion poupée » de Christian Lacroix que la Léonor du drame, surtout au IV.
Un ovni dans cette mise en scène : la valise de Fernand, dorée, phosphorescente, étrange accessoire dont on ne comprend pas bien l’esthétique ni le sens, sinon qu’elle apparaît à chaque fois que Fernand change d’univers, d’abord pour aller du couvent à la cour d’Alphonse XI puis retour au couvent.
La direction des chanteurs-acteurs de Vincent Boussard, sobre et équilibrée, intègre parfaitement le chant à une gestuelle au rendu naturel.
Enfin, les expertes lumières de Guido Levi s’unissent aux miroitements et reflets, estompent et se focalisent pour rendre les images irréelles.
Ce qui plaît et touche dans cette production c’est l’amour que l’équipe de mise en scène porte aux chanteurs et à la musique et qui se lit dans ce souci de leur donner le meilleur dans leurs arts respectifs.
ACTUALITE : Sortie en DVD et BLURAY, 05/2014.
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- Dépôt SACD n°277418 -
LA FINTA GIARDINIERA de Mozart, mes. David Lescot - Lille/03.2014/Medici.Tv et Culturebox - UN VRAI BIJOU ! -
De Wolfgang-Amadeus Mozart, livret Giuseppe Petrosellini ? Ranieri de Calzabigi ?
Opéra de Lille, 03/2014, sur Medici.Tv et Culturebox,
Et à l’Opéra de Dijon, les 9 et 11/04/2014.
Dans cette Finta Giardiniera, ce qui frappe d’entrée de jeu c’est la marque de fabrique de la direction musicale d’Emmanuelle Haïm. Energie et velours chez le Concert d‘Astrée, une musique vivifiante, où le rythme roi ne génère ni sécheresse ni dureté, inscrit dans un phrasé rond, ondoyant, chatoyant.
Tout ici célèbre les dix-huit ans du jeune Mozart compositeur, la fraîcheur et l’habileté des voix, le blanc pur et lumineux des costumes, le voyage des plantes printanières sur le plateau, cette forêt foutraque où se révèlent les amours, enfin une expressivité rigoureusement débordante, aux émois réjouissants, moderne -comme celle de Luca Pisaroni !
Tout ici n’est qu’ensemble et c’est là le grand régal. On aime toutes les voix pour leur savoir-faire et leur recherche obstinée d’un jeu dramatique homogène -Carlo Allemano, Erin Morley, Enea Scala, Marie-Adeline Henry, Marie-Claude Chappuis, Maria-Virginia Savastano, Nikolay Borchev. On aime cette mise en scène délicate, dont le dépouillement éclaire le ciselé musical, et sa direction de chanteurs-acteurs si soignée, portant au sommet la sensibilité mozartienne -David Lescot.
Cette Finta Giardiniera est le triomphe du charme et de l’engagement artistiques !
ACTUALITE : Sortie en DVD et BLURAY, 05/2015
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Opéra de Lille, 03/2014, sur Medici.Tv et Culturebox,
Et à l’Opéra de Dijon, les 9 et 11/04/2014.
Dans cette Finta Giardiniera, ce qui frappe d’entrée de jeu c’est la marque de fabrique de la direction musicale d’Emmanuelle Haïm. Energie et velours chez le Concert d‘Astrée, une musique vivifiante, où le rythme roi ne génère ni sécheresse ni dureté, inscrit dans un phrasé rond, ondoyant, chatoyant.
Tout ici célèbre les dix-huit ans du jeune Mozart compositeur, la fraîcheur et l’habileté des voix, le blanc pur et lumineux des costumes, le voyage des plantes printanières sur le plateau, cette forêt foutraque où se révèlent les amours, enfin une expressivité rigoureusement débordante, aux émois réjouissants, moderne -comme celle de Luca Pisaroni !
Tout ici n’est qu’ensemble et c’est là le grand régal. On aime toutes les voix pour leur savoir-faire et leur recherche obstinée d’un jeu dramatique homogène -Carlo Allemano, Erin Morley, Enea Scala, Marie-Adeline Henry, Marie-Claude Chappuis, Maria-Virginia Savastano, Nikolay Borchev. On aime cette mise en scène délicate, dont le dépouillement éclaire le ciselé musical, et sa direction de chanteurs-acteurs si soignée, portant au sommet la sensibilité mozartienne -David Lescot.
Cette Finta Giardiniera est le triomphe du charme et de l’engagement artistiques !
ACTUALITE : Sortie en DVD et BLURAY, 05/2015
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vendredi 17 avril 2015
MATTHIAS GOERNE - Die Winterreise - Schubert - Aix/2014 - Piano/Markus Hinterhaüser et Plasticien/William Kentridge -
REISE UND BILD
(voyage et image)
Die Winterreise de Franz Schubert et Wilhelm Müller,
au Festival d’Aix-en-Provence, le 15/07/2014, sur Arteconcert et Medici.TV.
Ca commence par un arbre et ça finit par un arbre. L’arbre est-il le Sänger (chanteur), le Sänger est-il l’arbre ? En tout cas, le Sänger et le Baum (arbre) sont là, tout droits, pour le Winterreise de Schubert.
William Kentridge, le plasticien, tire un fil de chaque lied, tisse une toile d’images intimes, déroulée derrière Matthias Goerne, le Wanderer (marcheur) au chant magnétique. Et si les routes de Goerne et de Kentridge voyagent en parallèles, leurs mots et visions qui se ressemblent s’y assemblent, palpables un instant.
Gute Nacht (bonne nuit). L’homme repart. Les pages se tournent.
Hiver, ses larmes sont gouttes de glace.
Schmerz (peine) dans son Herz (cœur).
La Frauenbild (image de la femme) se recompose.
Dans la tasse-coquillage, l’homme entend les souvenirs de son Liebe (amour), et seul, dans sa chaise de rotin, rêve du printemps des amours partagées.
Fuite des images, rythme ralenti.
L’homme devient corneille.
L’oiseau se cogne aux murs, car l’espoir s’en va.
Mais l’arbre aux morts-pendus n’accueillera pas notre homme.
Les pages se tournent.
Des larmes de soleils gouttent.
L’homme-Wanderer trouve le vielleux. L’arbre revient, et les chansons.
Matthias Goerne pétrit chaque phrase de tout son corps, tangue et roule, danse son legato. Il encre ou délave la consonne, étend ou dresse la voyelle, pour une fluidité permanente du discours musical. Sur ce souffle magistral, murmures et tourments, douleurs, tendresses, parfois délires ou simples récits, tous les états du voyage schubertmüllerien sont traversés. Comme si c’était la dernière fois et comme si c’était la première fois, Matthias Goerne chante le Winterreise. Son immersion absolue dans l’œuvre est transe des sentiments.
Le piano de Markus Hinterhaüser efface la percussion, cherche l’eau du son, les pleurs du Wanderer.
« A moi ces lieder me plaisent plus que tous autres, et un jour vous les aimerez aussi » a simplement dit Schubert à ses amis, en parlant du Winterreise, (cf. écrits de son ami Joseph Von Spaun). Le Winterreise de Schubert ou l’indispensable amour…
ACTUALITE : Matthias Goerne sera à l'Opéra de Bordeaux le 21/04/2015 à 20h
et à l'Arsenal de Metz le 30/04/2015 à 20h aussi.
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- Dépôt SACD n°277418 -
(voyage et image)
Die Winterreise de Franz Schubert et Wilhelm Müller,
au Festival d’Aix-en-Provence, le 15/07/2014, sur Arteconcert et Medici.TV.
Ca commence par un arbre et ça finit par un arbre. L’arbre est-il le Sänger (chanteur), le Sänger est-il l’arbre ? En tout cas, le Sänger et le Baum (arbre) sont là, tout droits, pour le Winterreise de Schubert.
William Kentridge, le plasticien, tire un fil de chaque lied, tisse une toile d’images intimes, déroulée derrière Matthias Goerne, le Wanderer (marcheur) au chant magnétique. Et si les routes de Goerne et de Kentridge voyagent en parallèles, leurs mots et visions qui se ressemblent s’y assemblent, palpables un instant.
Gute Nacht (bonne nuit). L’homme repart. Les pages se tournent.
Hiver, ses larmes sont gouttes de glace.
Schmerz (peine) dans son Herz (cœur).
La Frauenbild (image de la femme) se recompose.
Dans la tasse-coquillage, l’homme entend les souvenirs de son Liebe (amour), et seul, dans sa chaise de rotin, rêve du printemps des amours partagées.
Fuite des images, rythme ralenti.
L’homme devient corneille.
L’oiseau se cogne aux murs, car l’espoir s’en va.
Mais l’arbre aux morts-pendus n’accueillera pas notre homme.
Les pages se tournent.
Des larmes de soleils gouttent.
L’homme-Wanderer trouve le vielleux. L’arbre revient, et les chansons.
Matthias Goerne pétrit chaque phrase de tout son corps, tangue et roule, danse son legato. Il encre ou délave la consonne, étend ou dresse la voyelle, pour une fluidité permanente du discours musical. Sur ce souffle magistral, murmures et tourments, douleurs, tendresses, parfois délires ou simples récits, tous les états du voyage schubertmüllerien sont traversés. Comme si c’était la dernière fois et comme si c’était la première fois, Matthias Goerne chante le Winterreise. Son immersion absolue dans l’œuvre est transe des sentiments.
Le piano de Markus Hinterhaüser efface la percussion, cherche l’eau du son, les pleurs du Wanderer.
« A moi ces lieder me plaisent plus que tous autres, et un jour vous les aimerez aussi » a simplement dit Schubert à ses amis, en parlant du Winterreise, (cf. écrits de son ami Joseph Von Spaun). Le Winterreise de Schubert ou l’indispensable amour…
ACTUALITE : Matthias Goerne sera à l'Opéra de Bordeaux le 21/04/2015 à 20h
et à l'Arsenal de Metz le 30/04/2015 à 20h aussi.
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vendredi 10 avril 2015
FAUST de Gounod, mes. Jean-Romain Vesperini - Paris/Bastille/15.03.2015 -
Le Faust de Charles Gounod, livret de Jules Barbier et Michel Carré,
d’après Johann Wolfgang Von Goethe, à l’Opéra-Bastille, le dimanche 15 mars 2015.
Ce n’est pas « rien »* de construire et de diversifier les déplacements de masses, chorales ou autres, à l’opéra ! (Particulièrement dans Faust !). Ce n’est pas « rien » de maîtriser l’espace scénique de l’Opéra-Bastille ! Et ce n’est pas « rien » non plus de savoir diriger ses chanteurs-acteurs avec énergie et constance sur toute la longueur d’une œuvre ! Ces qualités manquent cruellement au jeune Jean-Romain Vesperini pour ce Faust de Gounod. Et, à ce stade de sa carrière, il ne semble pas avoir l’expérience nécessaire et suffisante pour mettre en scène dans un théâtre de cette envergure.
Cet opéra fantastique raconte-t-il tout simplement les derniers rêves et fantasmes d’un Faust qui se meurt après avoir ingurgité un poison, nous propose-t-il comme relecture de l’ouvrage (cf. site de l’Opéra National de Paris et entretien sur Culturebox/12.03.2015/Lorenzo Ciavarrini Azzi). S’ensuit une histoire réaliste saupoudrée d’irrationnel. Mais voilà, le monde réel de JR.Vesperini est sommaire, décors et accessoires sans caractère, réduits à peau de chagrin. Et son monde irréel est aussi peu présent que peu audacieux. La mise en scène décolle une première fois ActeII/ScèneV lorsque, dans la foule qui valse, apparaissent à Faust Marguerite et ses doubles, danseuses habillées comme elle, virevoltant en couple. La vision est intéressante mais de courte durée et isolée. Il faut attendre le ballet « des reines et des courtisanes » au V pour retrouver une bouffée d’imaginaire et de signifiant. Dernier tableau de l’opéra, exécution de Marguerite et élévation de son âme, musique et chœur aux forces telluriques. Cette « apothéose » (sic dans le livret) se résume à la sortie de dos de Méphistophélès et Marguerite vers un fond de scène rougeoyant. Quel que soit le message véhiculé par cette fin inédite, il n’y a ici aucune dimension tragique, aucune union avec la musique. Est-ce pour mieux nous faire apprécier, au même moment, la disparition par une trappe de Faust jeune et sa réapparition en vieillard de l’ActeI/ScèneI, assis à son bureau, mort empoisonné, entouré des doubles de Marguerite, couchés à ses pieds ? Illustration du postulat de départ. Du clinique, du rationnel, mais peu de poésie.
Le choix des années 1930, quant à lui, n’est pas assez systématique pour marquer de cette époque précise notre « vespérinade faustienne ». Si les costumes de Cédric Tirado obéissent à cette esthétique, leurs couleurs vives nous rapprochent de Disneyland plutôt que des années 30. D’ailleurs ils deviennent intemporels dans les scènes de cabaret au II. Seul Piotr Beczala sait insuffler un air de Professeur Immanuel Rath (Emil Jannings dans « L’Ange Bleu ») à son vieux Faust, fort bien joué.
Que la gigantesque bibliothèque de Johann Engels est belle et comme elle avait du sens dans le Martinoty-Faust ! Quelle absurdité de l’avoir imposée à JR.Vesperini ! Il l’utilise peu, sinon pour faire étalage des possibilités techniques de cet engin génial. Et dans quel but ? En revanche il se sert intelligemment de l’autre décor -de J.Engels aussi- pour les scènes de l’église au IV.
Si l’œil reste sur sa faim dans cette production, l’oreille, elle, exulte.
Ecouter la Krassimira Stoyanova sur scène c’est entendre battre le cœur de la musique. Elle jaillit, évidente, court legatissimo, sublimant toutes les difficultés, osant toutes les nuances et tous les rythmes du monde dans des phrasés illimités. De rondeur laiteuse et limpidité étincelante, le son-Stoyanova est plénitude lyrique, et le théâtre irrigue le chant de cette Marguerite, d’innocence et de jeunesse, comme d’angoisse et de folie.
Le Méphisto d’Ildar Abdrazakov conduit son bal de main de maître. Familiarité et charme du manipulateur, persiflage et rires inquiétants, menaces, incantations maléfiques, cette splendide basse-chantante enrobe de cent facettes son diabolique personnage et nous suspend aux volutes infernales d’un chant de bronze doré et noires fulgurances.
Engagement total de Piotr Beczala en Faust. La voix est ample, confortable, ponctuée de quelques sonorités « geddaïennes » (certainement liées aux morphologies de ces deux ténors). Epaisseur chaleureuse du timbre, registre aigu rayonnant et généreux. Si le contre-ut de sa cavatine (« Salut demeure chaste et pure », ActeIII/ScèneIV) prend un départ précautionneux, il n’en est pas moins éclatant. Tout ici est lignes de chant « dolce », simplicité recherchée et lyrisme sincère.
Bien sûr, la diction parfaite de notre Roberto Alagna national n’est pas atteinte par nos trois protagonistes, mais leur Français est suffisamment bon pour être compris sans l’aide du prompteur.
Des seconds plans de haut niveau. Chant souple, fruité, bien projeté et musicalité prometteuse pour le Siebel d’Anaïk Morel. Magnifique voix pour Valentin/Jean-François Lapointe, malheureusement mal exploité par la mise en scène. Sympathique Dame Marthe de Doris Lamprecht, mais lui manque un zeste de cantabile. Un Wagner/Damien Pass de luxe. Et reste notre Chœur de l’Opéra National de Paris, toujours égal à lui-même, c’est-à-dire excellent.
On choisit d’aller écouter un opéra dirigé par le Maestro Michel Plasson comme on choisit d’aller écouter un opéra chanté par telle chanteuse ou tel chanteur adoré, avec l’intime conviction d’y rencontrer l’ivresse sonore. Après son Werther à Bastille en 2010, je m’étais jurée de revenir aux couleurs de son orchestre. Elles vous empoignent dans leur profusion enveloppante, dans cette densité proche de la malléabilité et de la présence de la peinture à l’huile, loin du pastel douceâtre ou de la sècheresse des eaux-fortes. Des prémices apocalyptiques de l’Introduction à l’élan rédempteur du final, M.Plasson, avec un Orchestre de l’Opéra National de Paris complice et fervent, donne une cohésion expressive d’ensemble à une partition qui a toujours été tripatouillée par tous dans le temps (Gounod y compris) et qui ne nous conquiert qu’après plusieurs écoutes.
Les forces musicales, plateau vocal et fosse, sont tout dans ce Faust.
* « rien » : premier mot de l’opéra, répété cinq fois par Faust à l’ActeI/ScèneI.
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- Dépôt SACD n°277418 -
vendredi 20 mars 2015
JONAS KAUFMANN, ténor, 08/2014.
Vous reprendrez bien un peu de Jonas Kaufmann ?
Toute folie adoratrice peut paraître suspecte. Celle qui entoure Jonas Kaufmann m’a incitée, il y a quelques années, à garder la tête froide quant à son chant. Pas de coup de foudre vocal mais une approche progressive et, aujourd’hui, une reconnaissance et un attachement inaltérables à cet artiste singulier qui, à chaque prise de rôle, révolutionne la planète lyrique.
Il fut un temps ma question était : pourquoi cet engouement pour une voix si opaque ? Parce que c’est l’étrangeté du timbre qui attire d’abord. Le soleil du ténor est caché chez J.Kaufmann, couvert par une lune tendre, celle qui s’entend dans ses longs pianissimi. Le ténor de J.Kaufmann est éclipse de soleil qu’une couronne de flammes entoure, feu du corps à fleur des sons. Puis, la scène m’a révélé ce héros musicien dont la prière est de toujours chanter comme si c’était la dernière fois (voir Diapason / 06/2014 / Vincent Agrech). N’est-ce-pas la route supérieure pour incarner l’être dans la musique, pour que les notes donnent le cœur de celui qui chante ?
05/07/2013 / Munich / Il Trovatore / live-streaming et 28/07/2014 / Munich / La Forza del Destino / Arte. Ecouter le Manrico et l’Alvaro de Jonas Kaufmann c’est aussi prendre conscience de l’évolution phénoménale de la voix. Exit le jeune ténor, nous voilà face à un homme ténor, en pleine possession de ses moyens vocaux. Effets de la « Corelli Scuola », le développement maximum du souffle, l’approfondissement des connaissances et de la maîtrise dans ce domaine s’entendent et se voient, de toute évidence. La part autrefois terne du timbre disparaît au profit d’un brillant nouveau, avec l’aigu vient plus de métal, les pianissimi trouvent la lumière, la vaillance est décuplée…
De son royaume lointain, le « Prince triste » (voir Forumopéra / « Franco Corelli, le prince triste » / 28/10/2013 / Sylvain Fort) illumine la trajectoire de notre astre poète.
ACTUALITE : Eclipse du soleil du vendredi 20 mars 2015 !
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dimanche 15 mars 2015
AU MONDE, musique/Philippe Boesmans, texte-mes/Joël Pommerat - Bruxelles/La Monnaie/29.04.2014/Arteconcert -
Musique de Philippe Boesmans, livret et mise en scène de Joël Pommerat,
La Monnaie, représentation du 29.04.2014, sur ArteConcert.
J’ai découvert la musique de Philippe Boesmans par son opéra Au Monde. C’est comme si j’avais un nouvel objet de déco à mettre chez moi et que j’avais l’impression, tout-à-coup, que la place choisie pour cet objet avait toujours été la sienne, comme s’il avait toujours été placé là.
La musique de Boesmans vit chez moi depuis bien longtemps, même avant de l’écouter pour la première fois. Elle vient réveiller mille mémoires sonores en moi parce qu’elle fusionne tant de musiques ! Il ne s’agit pas de patchwork musical, mais de styles qui voyagent et se transforment sans cesse, vite, qui s’effilochent, comme les nuages, ou se condensent, qui se diluent l’un dans l’autre. Boesmans compose des métamorphoses. Le dialogue nourri des instruments étonne et ravit constamment, passant en quelques mesures de la formation quasi chambriste ou de jazz au grand orchestre -et vice-versa. Un accordéon slalome et se fait caméléon, une trompette ouvre des chemins de mélancolie et d’angoisse, les cordes, elles, sont so lyriques et touchantes… Et l’oreille de guetter les prochaines nouveautés sonores à savourer. La formidable mobilité et le foisonnement des timbres de cette écriture musicale passionnent. Le chant tague la toile orchestrale de lignes solitaires et parfois entremêlées, aux émotions vertigineuses, aux non-dits assourdissants. Les voix épousent pleinement l’abrupt et le moelleux, l’opacité et le chatoiement des notes. Les chanteurs sont parvenus à une unité de style peu commune. Chapeau bas à Patrick Davin pour l’ensemble de sa direction musicale !
Il y a évidemment beaucoup à dire sur les immenses qualités du texte et de la mise en scène de Joël Pommerat et il faut absolument, à ce sujet, (re)lire le beau compte rendu de Claude Jottrand/Forumopera.com/30.03.2014.
Mais ce qui m’a le plus fascinée est d’écouter cet opéra. La musique de Boesmans pour « Au Monde » est d’essence aérienne par sa forme, malgré la noirceur toute humaine du propos. Elle est loin des eaux et ressacs du Pelléas debussyste. Elle est un siècle plus loin et, depuis, tant de musiques sont passées sous les ponts ! Alors que l’esprit du texte de Pommerat, lui, se rapproche de Maeterlinck.
ACTUALITE : A (ré)-écouter sur le site de France -Musique jusqu’au 13.04.2015
http://www.francemusique.fr/emission/samedi-soir-l-opera/2014-2015/au-monde-de-philippe-boesmans-03-14-2015-19-00
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