jeudi 21 septembre 2017

CARMEN, musique/Georges Bizet, livret-poème/Henri Meilhac et Ludovic Halévy - mes/Nicola Berloffa, dm/Claude Schnitzler - Opéra de Rennes, 08.06.2017 -

Georges Bizet / photo Carjat
Ludovic Halévy (assis)
et Henri Meilhac

  


       Célestine Galli-Marié
        


   Saison lyrique 2016/2017, pour moi année de trois "Carmen".
Février 2017, "Carmen" nue, dans son plus simple appareil, "sans les artifices d'une mise en scène, structure musicale et forme versifiée, comme une leçon d'anatomie,(TCE/01.17/France-Musique/19.02.17/dm. Simone Young). Lien/blog/ci-dessous :
http://cantatablu.blogspot.fr/2017/05/carmen-musiquegeorges-bizet-livret.html
Juin 2017, "Carmen" poésie, astre nerveux, peinture d'un sud magnétique, scansion de puissantes émotions, (Opéra de Rennes/streaming/08.06.17/mes. Nicola Berloffa/dm. Claude Schnitzler) - Texte ci-dessous.
Juin et juillet 2017, "Carmen" sanglante, même mise en scène mais deux distributions différentes, souverainement fidèle aux créateurs, parce que de pure race espagnole et d'essence gitane, sécheresse d'arène, désirs moites et sauvages, rixes tragiques, (Opéra Bastille/25.06.17 et Culturebox/16.07.17/mes. Calixto Bieito/dm. Mark Elder) - Texte à venir sur ce blog.

   Vue en juin, puis revue en septembre (site/Opéra de Rennes), la "Carmen-Berloffa" conserve toujours ses mêmes forces : poésie, perfection du temps théâtral en adéquation avec musique et images, style nerveux fondant d'émotions, entre Italie moelleuse et Espagne rugueuse. Berloffa est un metteur en scène qui fait beaucoup avec peu. Les décors sont trois, simples mais efficaces (Rifail Adjarpasic). Brièvement, au I et II, hangar de bois et ventilos géants à hélices, au-dessus d'énormes persiennes éclairées, réminiscences de films américains, polars ou westerns. Au III, bidons braseros et arbres déracinés pour la forêt. Mais le coup de génie de cette mise en scène se trouve au quatrième acte : cirque mammouth, fanfares et toreros, foultitude bruyante et fiesta sont remplacés par une salle de cinéma de campagne, où un public de tous âges regarde le film "Carmen" d'Ernst Lubitsch (1918). Sur l'écran, c'est jour de corrida à Séville -comme au IV de l'opéra-, et l'assistance vit conjointement l'action, chante, danse, imite... Passé et présent vibrent, assemblés, chaleureuses superpositions d'images. 
Les couleurs des costumes sont peu nombreuses mais alliées avec bonheur (Ariane Isabel Unfried). Noir abondant, sud oblige : noires les combinaisons recouvertes de blouses beiges pour Carmen et les cigarières. Avec leurs longs cheveux dénoués elles évoquent l'actrice italienne Anna Magnani (I). Noires les robes de danse et  leurs jupons blancs, noir et jaune les tenues de quelques danseuses originales. Personnage aux antipodes de Carmen, Micaëla est toute rose fuschia au I. Au III et IV, là où se déroule la tragédie, l'esprit du noir change, s'oppose au blanc, âpre combat entre vie et mort. Les chevelures se nouent en chignons sévères au bas des nuques, les visages se font flamencos, que seules viennent éclairer les perles blanches des boucles d'oreilles. Autres vertus de cette mise en scène, une direction incisive des chanteurs et des acteurs, avec un grand souci du texte, et une séduisante organisation graphique des mouvements de groupes en tableaux symétriques et asymétriques, bien synchronisés.
Pour ce plateau vocal pas de stars et tout leur tralala, mais du luxe francophone et les fastes de sensibilités frémissantes.
Julie Robard-Gendre a la caresse des sons et la caresse du feu de Carmen, elle en a pleinement l'étoffe. C'est avec l'allure désinvolte et aristocratique d'une panthère qu'elle rencontrera et aimera Don José aux premier et second actes. Son chant est électrique, généreux, la ligne de grande souplesse et les graves corsés. A partir d'un air des Cartes au tempo optimum, de panthère elle devient aigle, cheveux tirés, regard perçant, désespérée (III). Cette silhouette altière noire et blanche va déployer de vastes ailes pour affronter sa mort avec courage (IV).
Son Don José/Antoine Bélanger est stylé. Si la voix n'est pas des plus amples, elle est admirablement conduite. Bélanger contrôle toujours technique et drame dans cette tessiture difficile, souvent située dans la zone de passage. Peu fréquent, il nous offre un si bémol aigu, tenu pianissimo, comme écrit en fin d'air de "La Fleur que tu m'avais jetée" (II/17). Candide et profondément amoureux (I et II), décomposé par la jalousie jusqu'à la rage et le délire meurtrier (III et IV), le ténor varie l'expression et fait sans cesse évoluer son personnage. Captivant !
Repérée en Lisa dans "La Sonnambula" de Bellini (Bastille/2010), Marie-Adeline Henry a timbre charnu et projection vigoureuse. Sa Micaëla est plus romantique que naïve, de présence intense, nuances fignolées et grand souci des couleurs. Escamillo sans habit pailleté ni excès de fanfaronnade, Régis Mengus est un jeune et sémillant torero, aux nerfs solides, au chant soigné. La bande à Carmen, ses quatre potes bohémiens, Frasquita/Marie-Bénédicte Souquet, Mercèdes/Sophie Pondjiclis, Le Dancaïre/Pierrick Boisseau et Le Remendado/Olivier Hernandez sont "au poil", fins chacals et renardes guillerettes au mordant et à l'agilité essentiels pour l'opéra-comique. La bonne basse Ugo Rabec est l'antipathique officier Zuniga, cherchant à posséder Carmen et tué sans pitié par Don José au II/18. Sans oublier Jean-Gabriel Saint-Martin, caporal Moralès ad hoc en harceleur doué, et le tavernier Lilas Pastia/Benjamin Leblay, veste et borsalino immaculés, surveillant de près la consommation de manzanilla de nos exquises Frasquita et Mercèdes ! Les gamines et gamins de la Maîtrise de Bretagne sont les plus mimis et plus appliqués petits soldats de l'année, avec un Choeur de l'Opéra de Rennes louable et de caractère (Gildas Pungier).
   Si de plus jeunes adoptent des tempi expéditifs sur l'ensemble de l'oeuvre, le chef d'orchestre Claude Schnitzler, avec un impeccable Orchestre Symphonique de Bretagne, fait respirer la partition, moins d'éclat et plus de récit. Le chef-d'oeuvre de Bizet a tous ses parfums, élans impétueux, équilibres comiques comme palpitations romantiques. Une "Carmen" classique, dans toute sa plénitude.
   "L'intelligence-Surrans", comme j'appelle le Directeur de l'Opéra de Rennes (jusqu'en janvier 2018), déterminé depuis toujours à faire aimer par tous la voix et l'opéra, a façonné une mosaïque artistique de coeur, de classe, de relief pour sa "Carmen"- grand écran.



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mardi 25 juillet 2017

OTELLO - musique/Giuseppe VERDI, livret/Arrigo BOÏTO, d'après William SHAKESPEARE - dm/Antonio PAPPANO, mes/Keith WARNER, ROH/ciné-live/28.06.2017 - ESULTATE !!! -






   Avant de rentrer dans les transes musicales de l'OTELLO de Verdi/Boïto-ROH/2017, abordons la mise en scène de Keith Warner, antipathique par ses quelques loupés et ses décors réfrigérants (Boris Kudlicka). Inélégants les panneaux coulissants, comme des tôles de chantier de différents coloris, où seules des meurtrières rappellent le 15ème siècle du livret. Maigre choeur figé dans un coin, arbre mort, lys clairsemés, une scène des fleurs peut-être volontairement désolante (II/3), alors que ce temps de bonheur pour Desdemona devrait plutôt s'opposer visuellement aux premiers stigmates de la jalousie d'Otello, qui lui précèdent. Et, face au délire violent de ce dernier sur l'hypothétique infidélité de sa femme (III/9), faible idée que ce graffiti blanc "Ecco il Leone", redite du texte sur un panneau noir passant en fond de scène ! Jusque-là portant coquets pourpoint et chausses -15ème siècle, voici notre Jonas Kaufmann/Otello costumé d'une djellaba et d'un saraouel, en tissus grossiers, pour aller tuer Desdemona (IV/3). D'un goût douteux... Pour K.Warner est-ce un retour à ses origines mauresques qui pousse notre général de l'armée vénitienne au crime, ou les complexes de sa négritude, de son âge, fondus dans la jalousie ? Enfin, d'un gore carnavalesque, les litres d'hémoglobine coulant de sa poitrine au moment du suicide (IV/4-scène finale). En revanche, les costumes d'époque de Kaspar Glarner sont remarquables, par la finesse des formes, la richesse des matériaux et K. Warner dirige impeccablement ses chanteurs-acteurs. Pour autant, je le trouve inexcusable, parce que ses choix scénographiques freinent les émotions portées par le drame, les chanteurs et la musique, au lieu de les exalter.
   L'opéra au cinéma favorise le théâtre des chanteurs, grâce aux différents cadrages qui les rendent proches de nous. Dans les maisons d'opéra, même bien placés, il est difficile de suivre aussi bien leur incarnation du personnage et leur investissement émotionnel.
S'il n'a pas l'impassibilité voulue par Victor Maurel, créateur du rôle à Milan en 1887, le Iago de Marco Vratogna sait transformer son comportement à chaque instant, obstinément, pour arriver à ses fins. Nota bene : Tito Gobbi, Iago extraordinaire, n'était pas impassible. Dans cette partition, exigeant autant de diction et de mezza voce que de cantabile, le chant de Vratogna est puissant, totalement pénétré de la perfidie et de la haine du manipulateur. Troublant son "Credo in un Dio crudel" (solo-II/2). Fascinants les nombreux duos avec Kaufmann, quelle complicité dans la musique, dans l'aisance corporelle, dans leur jeu vif !
"Elle impressionnera sans vouloir faire impression", dit Boïto de Desdemona (cf. "Disposizione scenica"/1888). Et c'est un style dépouillé mais intense que Maria Agresta veut pour son épouse d'Otello. Premier duo avec lui, "Già nella notte densa" (I/3), invitation à la quiétude et à la tendresse, cantabile liquidissime et nuances délicates. Premiers soupçons de l'époux (II/4) et le chant d'Agresta se charge de chagrin. Ses yeux seront pleins de larmes lorsqu'il la traite de "vil cortigiana" (III/2) et jusqu'à sa mort. En fin, un cor anglais, deux flûtes, le chalumeau de deux clarinettes (registre grave), des instruments à vent, mais aucune corde pour un Prélude du IV, sans fard, comme notre Desdemona. Puis, "Canzon del salice" et "Ave Maria", d'une sensibilité lumineuse.
Otello, rôle redoutable pour ténor dramatique, plus que lyrico spinto. Seules ces deux catégories peuvent courir cette aventure, sans trop de risques. Le chanteur doit associer un contrôle vocal...musclé à une tension dramatique colossale et Jonas Kaufmann combine les deux avec maestria. "...les paroles de Iago font l'effet d'un poison, injecté dans le sang du Maure. Il faudra présenter le progrès fatal de cet empoisonnement moral dans toute son horreur", dit Boïto (cf.."Disposizione scenica"/1888). Assurément, Kaufmann nous fait vivre une évolution du Maure phénoménale ! Si "Esultate" nous signale sa santé éclatante (I/1), revoilà notre "Astre poète" familier dans le seul duo d'amour et de félicité avec Desdemona (I/3). De la blessure de jalousie initiale, ouverte par Iago (II/3) au borderline criminel et suicidaire (IV/3/4), JK revêt bon nombre d'états. Unis au chant, visage et regard se métamorphosent, rugissements de colère et brutalité(II/4/5-III/2), désespoir infini (solo-III/3), violences cataclysmiques (III/4/5/6/7//8), démence irréversible (III/9). La performance du chanteur ET acteur est exceptionnelle.
Belles découvertes :  Frédéric Antoun/Cassio de voix et jeu racés, Kai Rüütel/Emilia franche et sensible, In Sung Sim/Lodovico robuste comme impeccable. Bons comprimari : Thomas Barnard/Un hérault, Thomas Atkins/Roderigo, Simon Shibambu/Montano.
   Pour Antonio Pappano cet "Otello"est un Everest et les Everest vont bien à Pappano ! Il a la vigueur, la générosité, l'endurance indispensables pour diriger guerre des nerfs et fond des coeurs, audaces harmoniques et subtilités mélodiques du "capolavoro" des dernières verdeurs verdiennes. Une direction musicale et un Orchestre/ROH rutilants, des Choeurs/ROH détonants.
   Le "projet chocolat", comme l'appelait "Big boss Peppino" (Verdi), était une proposition amicale mais bien calculée de Giulio Ricordi son éditeur, soutenu par l'amie de toujours Clara Maffei (1879). Il aura fallu cinq ans et deux panettoni décorés d'un petit nègre en chocolat -offerts par Ricordi aux Noëls 1881 et 1882- pour mettre Verdi au travail (1884), avec Arrigo Boïto comme librettiste. "Otello", une des cathédrales de l'art lyrique, édifiée par deux colosses du drame musical, un compositeur dans sa plénitude et un librettiste-poète à la patte stylée, resplendit par sa densité et sa précision dramatiques, son lyrisme coruscant. Superbe cohésion entre musique et livret, "l'investissement idéal du sens dans le son" comme dit si bien Jean-Michel Brèque/ASO n°3/1990. Esultate !!!

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mercredi 14 juin 2017

- SONYA YONCHEVA, surnom "Yonchy l'aurora" -

   Récital de Sonya Yoncheva et Piotr Beczala au Palais des Festivals de Baden-Baden, sur Arteconcert/2017. Massenet, Bizet, Gounod, Lehar...Tiens, "La vie en rose" de Marcel Louigy, d'une simplicité et d'un tel abandon chez la Yoncheva que pas une seconde on ne regrette la Piaf...Beczala est parfait, mais j'en causerai une autre fois...Et l'inoxidable "Brindisi" de La Traviata de Verdi, où les émotions se débrident, in fine...Le récital est classique, très classique, mais la tranquillité du rituel permet à l'esprit du spectateur de voyager...
Premier duo, et dans l'instant le "Oui ! Je fus cruelle et coupable" de la Manon de Massenet (scène du séminaire) me transporte dans cette soirée du Concours Operalia/2010. "Yonchy" y était déjà Manon, dans "Je marche sur tous les chemins", et...peignait déjà des arabesques. Dès les premiers "Je suis belle et je suis heureuse", on sait qu'elle va gagner. Certes, le métier est bien là, et une part de talent, qui donnent l'aplomb et l'aisance. Le chant lyrique ne peut se passer d'une technique solide. Mais l'interprète a charge d'âme, celle du compositeur, et leurs âmes parfois ne font qu'une, tant elles sont soeurs. Joie jouissive sont la Bartoli et Vivaldi enlacés, poésie intimiste la fusion Kaufmann-Puccini, vertu des passions l'union Verdi-Netrebko. L'étreinte musicale Yoncheva-Massenet, elle, est volupté romantique. Moelleuse mélancolie, métal vermeil des exaltations, rêveries soyeuses et dense ferveur, Sonya Yoncheva a le galbe et le génie des héroïnes massenétiennes...
Sa Poppea, lascive et flamboyante, assortie au Nerone hystérique de Max Emmanuel Cencic, m'a réconciliée avec Monteverdi, qui souvent m'a ennuyée, je l'avoue. Inspirés par les ondoiements sonores d'Emmanuelle Haïm (dm) et son Concert d'Astrée, par les excès "mise en scéniques" de Jean-François Sivadier, les chanteurs-acteurs de ce Couronnement de Poppée éblouissent (Dijon/Lille/2012 et dvd/Virgin Classics)...
Sur horde de crucifix tournoyants dans les airs, étonnant décor d'Alex Ollé et Valentina Carrasco, la Norma de Yoncheva est équilibre idéal, sérénité et clarté d'une ligne de chant alla Caballé, incantations de tragédienne alla Callas. Saisissants aussi, les duos avec Adalgisa/Sonia Ganassi et Pollione/Joseph Calleja (ROH/2016/cinéma)...
Je ne connais pas tous ses rôles, mais d'ores et déjà j'ai surnommé notre étoile "Yonchy l'aurora", pour les ineffables horizons rosés et lumineux qu'elle nous donne dans Massenet...

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vendredi 12 mai 2017

CARMEN, musique/Georges Bizet, livret-poème/Henri Meilhac et Ludovic Halévy -dm/Simone Young, TCE/01.2017/France-Musique/19.02.17- BIZET JE T'ADORE -



Georges Bizet


   Saison lyrique 2016/2017, pour moi année de trois "Carmen" et un simulacre.
Février 2017, "Carmen" nue, dans son plus simple appareil, "sans les artifices d'une mise en scène", structure musicale et forme versifiée, comme une leçon d'anatomie, (TCE/01.17/France-Musique/19.02.17/dm. Simone Young) - Texte ci-dessous.
Juin 2017, "Carmen"poésie, astre nerveux, peinture d'un sud magnétique, scansion d'émotions puissantes, (Opéra de Rennes/streaming/08.06.17/mes. Nicola Berloffa/dm. Claude Schnitzler) - Voir texte sur ce blog.
Juin et juillet 2017, "Carmen" sanglante, même mise en scène mais deux distributions différentes, souverainement fidèle aux créateurs, parce que de pure race espagnole et d'essence gitane, sécheresse d'arène, désirs moites et sauvages, rixes tragiques, (Opéra Bastille/25.06.17 et Culturebox/16.07.17/mes. Calixto Bieito/dm. Mark Elder) -Texte à venir sur ce blog.
Juillet 2017-Festival d'Aix-en-Provence, simulacre de "Carmen", ou comment un metteur en scène talentueux et intelligent écrit un "faux en opéra", interprété par des artistes ardents, (Arteconcert/mes. Dmitri Tcherniakov/dm. Pablo Heras-Casado) - Texte à venir sur ce blog.

   La Carmen de Marie-Nicole Lemieux et le Don José de Michael Spyres sont "oiseaux rebelles", comme le personnage de Carmen, chez Bizet, était symbole de transgression, il y a longtemps. Marie-Nicole Lemieux n'obéit pas à la loi des chanteuses-sylphides, imposée par trop de metteurs en scène aujourd'hui. Elle ne songe même pas à une version scénique de sa Carmen du TCE/2017 (Forumopera.com/B.Cormier/26.01.17) ! Pourtant, son délit de rondeurs, divinement habillées d'une robe bleu électrique et noire, y a révélé une zingara aux attraits chatoyants... Michael Spyres, lui, brave l'opinion du lyricomane impitoyable, rompu aux ténors puissants dans le rôle du navarrais, plus qu'aux dentelliers belcantistes distingués comme lui (Concertclassic.com/F.Lesueur/30.01.17). A fleur de tendresse et à fleur de fureur, son Don José sait nous apprivoiser.
Il plaît donc à un coeur d'insolente de parler de ces artistes aux tournures "cochinchinoises" dans ce "Carmen"/TCE/2017 (C.Du Locle/1832-1903, directeur de l'Opéra-Comique, qualifiait de "musique cochinchinoise" l'opéra de Bizet). Comme il plaît au mélomane pur et dur une version concert de l'opéra le plus mis en scène au monde, raffinement insolite mais terrain de vérité, pour tout opéra d'ailleurs. Vérité du magnétisme de l'oeuvre sur l'auditeur -musique et livret fusionnés-, de ses capacités à réjouir sa sensibilité comme son intelligence, à gagner son affection, sans les artifices d'une mise en scène, aussi subtile soit-elle. D'ailleurs, cette version concert du TCE a su faire scintiller l'esprit de "Carmen" du trio Bizet/Meilhac/Halévy. D'euphories ensoleillées en passions vertigineuses, son incomparable théâtre est bien là, enlaçant règles de l'opéra comique et réalisme, avant-garde artistique de la seconde moitié du 19ème siècle, qui renverse "le bon ton" en usage à l'opéra pour peindre le vrai du quotidien et des sentiments.
Dans sa direction musicale d'un Orchestre National de Radio-France magistral, la cheffe Simone Young estompe les délices des climats "couleur locale". Impulsives, toniques, ses images imaginent les âmes des héros ("images imaginées"/G.Bachelard). Les tempi, presque toujours rapides, le legato d'une grande élasticité (je pense à S.Rattle et à ses Berliner Philarmoniker), le tourbillon des nuances donnent son souffle cinématographique et technicolor à cette oeuvre construite par plans successifs, comme un film. A ce sujet, dans un texte remarquable "De la réalité au réalisme"/ASO n°26/1980, JL. Martinoty raconte le mélange intime de la musique et du livret dans "Carmen", comme l'influence du livre illustré "Voyage en Espagne"/1862 de JC. Davillier et G. Doré pour sa fabrication.
A mon sens, dans deux cas Simone Young gâte sa bonne sauce rythmique, volontairement ou par nécessités d'interprétation. Elle atténue l'accelerando qui augmente sur trois couplets et refrain de la Chanson bohème (II/12). Le mouvement devient presque uniforme, affaiblit l'escalade de la fièvre, de l'ivresse du baile flamenco. L'air de Carmen dans le Trio des cartes (III/20) est, lui, trop pressé. Un peu plus d'andante molto et un peu moins de moderato me semble capital ici. Pour que la Lemieux puisse charrier les chaudes épices de son timbre dans cette musique cruelle, pour amplifier le destin inévitable qui ruisselle des cartes, pour délier de la vie et draper de mort ce simple tissu de croches au legato sublime.
En Latin carmen est "prédiction" et le poignard funeste heurte déjà le chant paprika de notre bohémienne dans son jeu d'avenir. En Latin carmen est aussi "parole magique", femme-cannelle et femme-gingembre, Carmencita/Lemieux jette un charme sur Don José/Spyres, dès sa première entrée en scène (I/5). Dès la Habanera, elle nous conquiert de son contralto généreux, aisance féline et fougue jubilatoire. Ni coquetteries, ni coquineries dans sa danse pour Don José (II/17), mais une ligne franche et naturelle, celle d'une femme libre qui décide et agit par elle-même, une héroïne actuelle (cf. T.Berganza/ASO n°26). Hors du commun, cette gitane des quatre coins de l'horizon colore de clairs-obscurs palpitants Séguedille (I/10) et Chanson bohème. La soif inassouvie d'un amour absolu déchaîne ses emportements vocaux  et détermine la mort de notre astre de liberté.
A l'inverse, Don José est inapte à la liberté. Cet homme-ronron, "petit bourgeois" semble aspirer à une vie ordinaire (cf. R.Crespin/ASO n°26). Dans son premier air "Ma mère, je la vois" (I/7), le Don José de Michael Spyres vibre de toute la tendresse émue de son caractère modéré et sentimental. Mais la fleur de cassie lancée par la Carmen a déjà bouleversé toutes les fibres de son être (I/6). La grande intelligence de Spyres est l'évolution vocale de son brigadier. Dans sa nudité et sa grâce, la chanson du Dragon d'Alcala a cappella est un poème de jeunesse et de candeur (II/16). Et bien que sa morsure au coeur l'oblige parfois à corser le timbre, le "joli garçon" illumine "La fleur que tu m'avais jetée" d'un infinie douceur, d'une sincérité plaintive (II/17). Là, alors qu'il sent Carmen lui glisser entre les doigts, il lui proclame son amour-dépendance dans un "Et j'étais une chose à toi" pianissimo avec une messa di voce sidérante sur un sib aigu et tenu. Ductilité du virtuose, audace du styliste raffiné. D'élégie amoureuse le chant de notre antihéros devient vaillance exaspérée. Dépassé par ses pulsions jalouses, sa souffrance intense face à son rival Escamillo, le "canari" Spyres fait flamboyer sa bravoure (tessiture difficile, souvent dans la zone de passage),  jusqu'à planter sa lame dans Super-Carmen (III et IV).
De Bouhy à Bou, il y a eu abondance d'Escamillos ! (JJA.Bouhy, premier Escamillo/1875). Mais, avec Jean-Sébastien Bou, oublions les usages d'un torero fanfaron et grandiloquent. Il l'a voulu austère, ce qui lui donne une profondeur inattendue (Olyrix/D.Dutilleul/02.02.17). Sa voix minérale et vigoureuse, paysage de granit noir, porte en elle le combat contre la mort, réalité immuable du quotidien d'Escamillo. Souvent mal ou non exécutés par d'autres interprètes, les appogiatures et triolets de doubles croches fusent dans l'Air du toréador (II/14), nets, minutieux, parfaits !
Dans la "Carmen" de Mérimée, nouvelle d'une violence impressionnante, Micaëla n'est pas un personnage mais la jeune navarraise des rêves de Don José. Les librettistes de Bizet l'ont créée. Liquide, lumineux, de rotondités opalines et fraîcheur de lait, le chant de Vannina Santoni insuffle toute la bonté et l'innocence de cette jeune fille dans le duo exquis avec Spyres/Don José (I/7). Au III/22, dans "Je dis que rien m'épouvante", alla Gounod professeur adoré de Bizet, ce soprano lyrique fascine par sa plastique dramatique, par la détresse de sa Micaëla. A mon avis, la Santoni est une forte Suor Angelica/Puccini en devenir (Youtube).
Le lieutenant Zuniga de Jean Teitgen est épatant. J'entends cette basse talentueuse, ces graves onctueux et insondables, dans les tragiques et horribles Silva de Ernani/Verdi ou encore Aleko et Malatesta des deux courts opéras de Rachmaninov, entre autres...
Drôle et appréciable, le baryton-basse/Frederic Goncalves en galant brigadier Morales dans les premières scènes.
Frasquita/Chantal Santon-Jeffery et Mercedes/Ahlima Mhamdi, pimpantes et malicieuses, Le Dancaïre/Francis Dudziak et Remendado/Rodolphe Briand, bons pistolets et roublards courtois, campent des gitans de premier ordre, chant et Français haut de gamme. Quintette (II/15), Sextuor (III/19) ou autres ensembles, leurs caquetages moqueurs ou philosophiques, badins ou hardis font la part d'opéra comique ingénieuse et succulente de l'écriture de Bizet.
Soldats enjoués, un des plus beaux choeurs d'enfants de l'histoire de l'opéra, cigarières et leurs frivoles fumées, bohémiens libres ou en danger...les choeurs sont partout dans "Carmen". Contrepoint stupéfiant, acclamant le toréador Escamillo au final du IV, ils sont la fête là où est la tragédie, lorsque Don José poignarde Carmen...Comme des protagonistes, le Choeur de Radio-France et la Maîtrise de Radio-France, royalement préparés respectivement par Lionel Sow et Sofi Jeannin, déterminent le drame.
Je ne peux malheureusement pas parler de la mise en espace de Laurent Delvert, ayant écouté cette production -en boucle- sur France-Musique et non en salle.
Pour conclure, la place de "Carmen" dans l'histoire de l'opéra, analyse impeccable de René Leibovitz:
« CARMEN constitue une véritable synthèse de l’art lyrique au XIXème siècle. Nous pouvons dire que cette œuvre nous apparaît d’abord comme l’aboutissement d’une tradition artistique, les éléments principaux de cette tradition s’épanouissant et se métamorphosant ici en des éléments nouveaux. CARMEN remplit son véritable rôle de synthèse en « fermant » un passé au même degré qu’il « ouvre » l’avenir. (…)
   La situation historique de CARMEN est, en ce sens, tout à fait idéale. Survenant après la grande période de l’opéra bouffe et se servant encore de certains de ses éléments les plus valables, encadrée des deux côtés par les deux géants Verdi et Wagner et ayant appris à utiliser certains de leurs apports essentiels, précédant le vérisme qu’allaient illustrer bientôt Puccini, Mascagni et Leoncavallo et annonçant déjà certaines de leurs acquisitions les plus importantes, cette œuvre se trouve bien dans une situation privilégiée qui fait penser à un carrefour peut-être unique dans l’histoire de l’opéra, à une sorte d’astre qui rayonne dans toutes les directions, chargé de la lumière la plus éclatante et chargeant à son tour du sens le plus profond tout ce qu’il éclaire. » HISTOIRE DE L’OPERA, Ed. Buchet-Chastel, 1957/1987.
J'oubliais, en Latin, "chant" et/ou "poésie lyrique" se disent aussi carmen...

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jeudi 20 avril 2017

LA GAZZA LADRA, musica/Gioachino Rossini, libretto/Giovanni Gherardini - direttore/Riccardo Chailly, regia/Gabriele Salvatores, La Scala/Milano/ciné-live/18.04.2017 -

   Una "Gazza" scaligera virtuosissima ieri sera (18/04/2017) al cinema.
   Meraviglia di Ninetta/Rosa FEOLA, espressività, sensibilità e belcanto !
   Il suo amore Gianetto/Edgardo ROCHA è tenore acrobatico e conmovente.
   Il cattivo Podestat lo fà Michele PERTUSI, basso eccellente. L'abito le sta a pennello !
   Pippo/Serana MALFI beve troppo ma la voce stà d'incanto e a regola d'arte.
   Con canto tonificante, il papà della Ninetta/Alex ESPOSITO ci colpisce con tutti i suoi guai.
   La coppia Fabrizio/Paolo BORDOGNA e Lucia/Teresa IERVOLINO andano bene d'accordo, lui
   delizioso e lei bellicosa ! 
   Ernesto/Giovanni ROMEO, Giorgio/Claudio LEVANTINO, Antonio/Matteo MEZZARI, 
   e Isacco/Matteo MACCHIONI sono cantanti esperti.
   La gazza ladra/Francesca ALBERTI è splendida acrobata che imbroglia tutti.
   Non dimenticchiamo Jan PEZZALI che sempre fà benissimo il scemo muto nelle opere !
   Con cantanti/attori molto ben diretti, la regia di Gabriele SALVATORES è un sogno accativante.
   Marionette e teatro di cartapesta (Compagnia Marionettistica Carlo Colla e Figli) , gabbia
   gigante, costumi pittoreschi, scene (Gian Maurizio FERCIONI) e luci (Marco FILIBECK) che
   cambiano sempre, tutti si muovono con grazia in scena. Con questa fiaba colorita e ideale,
   G. SALVATORES ci racconta gli eccessi del potere.
   Raffinatezza e dettagli del Direttore Riccardo CHAILLY con l'Orchestra e il Coro della Scala,
   eccezionali. 
   Seducenti i giochi rossiniani di questa produzione, che con la loro serietà e fantasia sono a 
   momenti vicini di MOZART che ROSSINI ammirava.
    

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samedi 17 décembre 2016

HERBERT VON KARAJAN par Sylvain FORT - Une autobiographie imaginaire - Actes Sud/Classica -

   Sylvain Fort, critique musical et écrivain, c'est d'abord pour moi Qobuz.Blogs, avec André Tubeuf et Claude Samuel. Trois plumes appréciées, A.Tubeuf pour ce flux rompu de mots-impacts, C.Samuel et son art de l'éclectisme, enfin S.Fort pour ses effusions que modère l'élégance de la ligne. Mais son blog bouclé, il devient sur Forumopera.com cet édito que l'on guette chaque début de mois, observation d'un évènement opératique récent, ou encore éclairage sur une question d'avenir de l'art lyrique. Cette cogitation de verve humoristique est toujours une surprise. Qu'elle rie, rêve, cingle ou aime, son bouillonnement nourrit notre flamme pour la musique. Si le critique musical est plus pondéré (Classica et Forumopera), c'est que sa matière première est l'art des autres, dont l'examen attentif et sensible court moins vite que sa réflexion personnelle : plus de contraintes, moins de fantaisie.
De l'écrivain j'ai lu : "Puccini"-2010-Actes Sud/Classica et "Herbert von  Karajan, Une autobiographie imaginaire"-2016-Actes Sud/Classica.
Le bonheur du lecteur dans "Puccini" est cette sensation d'attachants vagabondages dans la vie et l'oeuvre du compositeur. Après un cabotage très choisi sur ses rives biographiques, captivantes visions  de l'auteur sur des éléments caractéristiques de sa musique.
Seul point commun entre cet "Herbert von Karajan" et ce "Puccini", le nombre de pages imposé par Actes Sud/Classica, cent cinquante pages maximum (cf. Christophe Rizoud/Forumopera/28.10.2016), challenge pour le moins extravagant lorsqu'il s'agit de raconter deux géants aux bibliographies déjà remarquables ! Dans "Herbert von Karajan", S.Fort rehausse l'épreuve, la pimente de virtuosité littéraire, la forme"autobiographie imaginaire" impressionne.
L'introduction se nomme "Postlude", le narrateur/Karajan ayant déjà joué sa vie (il est mort le 16 juillet 1989). Le lecteur s'y sent de suite empoigné. Tous les leitmotive du récit sont là, son rapport trouble au parti nazi, le feu de la musique et le souffle de son oeuvre, sa dernière femme Eliette. Dès ces premières pages Fort fait chanter le destin colossal du chef d'orchestre avec les vibrations de ce caractère où le lamento n'existe pas. Il fond aussi ses propres pensées et sa poésie-mélodie dans la voix du phénix hermétique. Un art du contrepoint riche et puissant.
Page 31, "Je faisais partie de cette masse des criminels par indifférence, que l'histoire jugerait légitimement avec la dernière des sévérités"..."Criminels par indifférence", l'expression perturbe profondément...Le crime est brutalité, collision violente, l'indifférence détachement, séparation et éloignement. L'antagonisme des mots "fortiens" explique la relation de Karajan  au parti nazi, sans l'excuser (cf. blog.accent4.com). Ambitieux, certes pour son idéal la musique, conscient de ses intérêts en prenant ses cartes au parti, Karajan sombrait dans l'inconscience par son désintéressement égocentrique pour les pratiques nazies. Forme d'insensibilité, zone morte dotant d'une ombre noire et définitive le tableau de sa vie. Le discours autobiographique permet de toucher l'incompréhension intérieure du personnage face aux accusations du monde extérieur.
Eliette Mouret, dernière femme du maestro, libère le lyrisme de l'auteur. Karajan éternel, réincarné en oiseau bleu, dont le chant devient la voix humaine du livre (p.14/16). Renaissance par sa rencontre avec Eliette (p.75) et sa transformation de Karajan/Golaud en Pelléas (p.122/123).
Quel abattage dans cette rédaction de la destinée du musicien ! La composition chronologique en discipline les flots violents, ses collines de voix fascinantes enthousiasment, ses falaises d'exubérances de l'âme expliquent Karajan. Toscanini déterminant dans sa vocation (p.22), plutôt se mettre à l'épreuve que vivre d'habitudes (p.40), Walter Legge ou la seconde vie (p.64), l'artiste inspiré donne à ses filles ses deux orchestres pour parrains (p.89), transports romantiques du pélerinage- Sibélius et du "Requiem" de Verdi à Epidaure (p.90), le chemin vers la mort ou lien étroit avec Mahler et sa Symphonie "Tragique"/n°6 (p.110/111), notes hypersensibles sur Hildegard Behrens et "Salomé" de Richard Strauss (p.112/113), grande reconnaissance envers son producteur Michel Glotz (p.117/118), enfin le chapitre VI sur ses souffrances physiques et ses forces mentales...
Les photos de Karajan hors direction musicale le montrent assez souvent la tête froide, regard acéré et réserve hautaine. Celles où il dirige racontent son "tête à tête intime avec la musique" (p.138/Postface), révèlent un visage d'émotions et une mobilité harmonieuse. L'homme, métamorphosé par le son idéal, exulte, s'adoucit, s'enflamme, fend la cuirasse...C'est dans sa Postface qui chamboule que l'auteur peint la foi de Karajan en la musique. Texte de passion à la fois sévère, juste et franche.
Les voix opulentes, hallucinantes, qu'il a utilisées sont mes racines lyriques. Je suis totalement imprégnée par ses tempi dans certaines oeuvres capitales et ses illimités sonores aux ardents reliefs instrumentaux ou vocaux m'emballent toujours. Si le musicien est le passé d'à présent de toute ma vie (60 ans), une amère désillusion pesait sur moi quant à ses antécédents, confirmés comme nazis par certains journalistes. Ce livre rénove ma position sur l'homme Karajan. "Je n'étais pas lucide. J'étais tout à la musique et à ma joie d'assister Toscanini"(p.32) lui fait dire Fort à propos de l'assassinat du chancelier autrichien Engelbert Dollfuss, le 25.07.1934. La phrase résume parfaitement la "conscience molle" du chef envers les nazis, sa probable incompréhension de leur "dimension intellectuelle et spirituelle" (cf.entretien S.Fort-A.Duault/Grande soirée lyrique/Radio-Classique/26.11.2016). S.Fort se situe à mi-chemin entre Y.Menuhin et L.Bernstein qui lui ont pardonné, I.Stern et J.Heifetz qui n'ont jamais voulu jouer avec lui. Il "doute que Karajan ait été profondément nazi", déchiffre le labyrinthe psychologique du chef et façonne ses mémoires introspectives, presque des confessions, pour nous permettre de réaliser le pourquoi, sans le disculper.

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samedi 15 octobre 2016

KARINE DESHAYES - mezzo-soprano - CD - GIOACHINO ROSSINI (1792/1868) - avec Raphaël Merlin/dm, Les Forces Majeures/orchestre - CD/apartemusic.com/2015 -

   CD de double traversée, essence de la musique rossinienne tressée dans le coeur du chant de Karine Deshayes. Le terrain d'aventures de la mezzo-soprano, alliée à Raphaël Merlin et Les Forces Majeures, est original, personnel et didactique. Aux airs connus se mêlent des raretés peu enregistrées, à l'opéra "buffa" et "seria" sont mariées mélodies et cantate. Sous ce florilège non-conformiste une musicienne ensoleillée, à la passion authentique, à l'esprit curieux, au travail fascinant.
I - Tempo beato, Elena peut enfin épouser son Malcolm bien-aimé et file des flots de sons heureux , étourdissants. Virtuosité irradiante,  ambre et citron, pour "Tanti affetti in tal momento", Rondo final de "La Donna del Lago"(1819), peut-être le premier opéra romantique.
II - Au III/1, "Assisa a piè d'un salice" dans "Otello"(1816). Tempo di lagrime,  transparente mélancolie de la harpe, saule ruisselant de soupirs, Desdemona est soeur d'Isaura,  blanches aubépines en épines, limpidité du lys, fontaines de douceur. Le chant lent et fioritissimo cisèle haut et bas médium, âme miel et ombre de la tessiture. Karine Deshayes y vibre de fraîcheur, tendresse et sobriété.
III - Pour éloigner ses tourments -"Deh calma o ciel", III/2- Desdemona s'abandonne à la prière,  baume d'un cantabile délicat.
IV - Comme un "mezzo tempo", temporale de "La Cenerentola"(II/6-1817), perturbation d' atmosphères "seria". De leur style chatoyant Les Forces Majeures dirigées par Raphaël Merlin déclenchent l'orage, sèment tonnerres, averses, éclairs, récoltent arc-en-ciel et beau temps.
V- Temps enchanteurs, la Karine petite voulait faire Blanche-Neige (www.lefigaro.fr/05.04.2012/François  Deletraz), la voilà Cenerentola, toutes deux nées un 25 janvier. Après tout, c'est le même métier : princesse ! Cendrillon le bleuet devient fleur de lotus -"Nacqui all'affanno", Rondo final/II-. Gammes parfumées, cannelle et hespéridés, orfèvrerie rossinienne d'élégance jubilatoire,  de vélocité radieuse. Nous sommes au pays des fées !
VI - Comme une friandise, temps de valse, "Nizza"(1836) la canzonetta virevolte. Joueur ou insolent, l'orchestre fait son malin. Les castagnettes gazouillent,  les cuivres pètent leurs triolets,  le chant verse saphirs multicolores.
VII - Mais soyons "seria" ! Demi - déesse et reine de Babylone, Semiramide nous en impose au III/9, dans "Bel raggio lusinghier". Précieuse et opulente cavatine,  puis cabalette de "colorature minute" coruscantes, pour son dernier opéra italien (1823) Rossini nous a mitonné un aria de hardiesse et cristal. Minutie, jeu, nuances, agilité, Karine Deshayes  impressionne fortement dans ses jardins suspendus.
VIII - Comme rouge fragilité du coquelicot, temps de langueur, mélodie de "L 'Ame délaissée" (1844). Lentement, sur souffle préromantique, la voix peint des pastels de douleurs (en terres immergées une sensibilité fauréenne). Sillage miroir du violon solo. Pigments légers,  harpe, flûte et bois, seuls puis enlacés.
IX - "Giovanna d'Arco"(1832), cantate des deux temps, 19 et 20èmes siècles, Rossini orchestré dans son style par l'ingénieux Salvatore Sciarrino (1947). D'abord Giovanna : la pastorella rêve à sa mission, songe à sa mère, premier air avec récit "E notte...O mia madre". Pour une écriture andantino  essentiellement médium et grave, spianato soyeux,  moelleux des contrebasses, cuivres et cordes veloutés, sur mousses et fougères nuit dans la forêt. Puis d'Arco : la guerrière décoche ses flèches héroïques dans une cabalette exaltée, second air avec récit "Eppur piange...Ah la fiamma". Flammes du combat, ailes de la victoire, vision de l"angiol di morte" -tel celui à l'épée dans le tableau d'Eugène Thirion/1839-1910/Église de Chatou/"Jeanne d'Arc"-. Ici la musique bondit en haut de la portée. Le théâtre frémit dans la cantate.
X - Pour second "mezzo tempo", temporale du "Barbiere di Siviglia"(II/10), les musiciens du voyage se re-posent en zone "buffa" avec un nouvel orage,  composante de la "Rossini's touch". Toujours charmante, mais extrêmement utile, cette ponctuation orchestrale décrit souvent une situation dramatique désespérée qui aura in fine un
dénouement heureux.
XI - XII - "Una voce poco fa"(I/5) et "Contro un cor"(II/3) du "Barbiere di Siviglia "(1816). Temps de piment et de piquant, de bavardages malicieux, allégresse turquoise et corail.  Acrobaties vocales exubérantes, Rosina tourbillonne, sensuelle et attachante. Les "trappole" de la Deshayes sont irrésistibles, débauche de couleurs, nuées de légèreté.  Paraphrasons Beethoven s'adressant à Rossini : " Surtout, Karine Deshayes,  faites- nous beaucoup de Rosina del Barbiere ! "
XIII - Pour finir les esprits se font follets. Premier couplet allegro, la fantaisie mélodie palpite, expressive et pulpeuse. Le 2 est presto fiévreux, rafales électriques. Canzonetta explose au 3, comme une bombe espagnole, la musique scintille, tous exultent prestissimo. Quelle fière allure,  le dernier "ya" de la mezzo dans cette "Canzonetta spagnuola" !
Les Forces Majeures embrassent pleinement le langage généreux du Pésarais, civilités comme irrévérences, audace et flamboyance, le dodu uni au vif du son. Raphaël Merlin empanache d'humour ses arrangements de mélodies. Tout le sel rossinien est là, exigeant, ludique, euphorisant, pour accompagner la reine Karine.